Dans un contexte où la langue officielle cherche à occulter la réalité du conflit, une équipe de recherche dirigée par l'anthropologue Sasha Arkhipova, du département de sciences sociales à l'ENS-PSL, a mis en place une plateforme innovante. Ce « Dictionnaire ethnographique de la guerre » compile environ sept mille témoignages écrits, principalement des plaintes adressées aux institutions du pouvoir par des soldats russes et leurs familles au cours de l'année 2025. L'objectif est de reconstituer la réalité vécue sur le front ukrainien, en analysant les pratiques sociales et langagières de l'armée russe.
La méthode ethnographique à distance repose sur la lecture de ces lettres non comme des récits isolés, mais comme des descriptions répétées de situations similaires. « Lorsque des centaines de personnes décrivent, indépendamment les unes des autres, le même parcours du militaire russe, et avec les mêmes mots, l'architecture de l'ensemble devient visible », explique Sasha Arkhipova. Ce corpus a été complété par des échanges dans des messageries militaires et des entretiens avec d'anciens militaires.
L'anthropologue distingue deux langages qui s'affrontent : la « nécrolangue » et le « langage des tranchées ». La première, imposée par l'Administration présidentielle, sert d'outil de propagande, remplaçant des termes comme « guerre » par « opération spéciale ». Le non-respect de ces règles est passible de prison. Le second langage, développé « d'en bas » au sein de l'armée, vise à nommer avec précision la réalité du terrain, y compris la menace émanant du propre commandement. Des termes comme « deux-centième » (soldat tué au combat) ou « mis à zéro » (soldat tué par ses propres commandants) illustrent cette distinction.
Ces témoignages, accessibles sur un site en russe qui a déjà attiré un quart de million de visiteurs, déjouent les manipulations linguistiques. La nécrolangue se révèle insuffisante face à la nécessité de raconter ce qui se passe, malgré la censure. Un livre, deux fois plus volumineux que le site, est actuellement en cours de publication à Berlin.
Les lettres révèlent que le principal ennemi du soldat russe est souvent son propre commandement et les fonctionnaires du ministère de la Défense. L'armée actuelle repose sur deux principes : prolonger la présence à la guerre à tout prix et assurer des bénéfices aux supérieurs hiérarchiques, souvent au détriment des sommes promises aux contractuels. Les correspondances consignent l'effondrement des illusions, tant patriotiques qu'économiques, chez diverses catégories de personnel militaire.
L'étude du langage, selon Sasha Arkhipova, est un instrument essentiel pour déchiffrer la réalité. L'apparition de mots spécifiques pour désigner des pratiques comme l'exécution extrajudiciaire ou l'abandon d'un blessé témoigne de leur appropriation par la communauté et de leur intégration dans le quotidien. L'analyse linguistique offre ainsi une précision précieuse aux sciences sociales pour comprendre les processus sociaux.
Ces données, bien qu'« inconfortables », permettent de voir la guerre par les yeux des participants, sans pour autant justifier la violence. Elles constituent un antidote à la nécrolangue, redonnant aux événements leur nom. L'éthique de travail exige une disposition à reconnaître l'erreur et à corriger les interprétations à mesure que de nouvelles données apparaissent. L'espoir est que ce travail aide certains à éviter le front et à ne pas devenir victimes ou complices d'une guerre jugée criminelle.




